Bernard le Bovier de Fontenelle (1657-1757)
Étienne Burkel : Frédéric Durand bonjour, vous êtes géographe, spécialiste de l’Asie, enseignant à l’Université Toulouse II-Le Mirail. Vous
avez, en mars dernier, fait publier chez Ellipse un ouvrage intitulé « La décroissance : rejet ou projets ? » dans lequel vous exposez les théories du développement, du
sous-développement, de leurs enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage aujourd’hui ?
Frédéric Durand : Ce livre est au croisement de deux de mes préoccupations majeures : le « développement » et l’« environnement ». De multiples expériences du « développement », notamment comme responsable de la gestion de programmes internationaux de la Commission Européenne et une douzaine d’années d’enseignement et de recherche à l’université, m’ont amené à émettre de profondes réserves sur les effets des politiques de « développement » vers les pays des Suds, terme que je préfère mettre au pluriel pour bien marquer la diversité de leurs situations.
Mais ce sont surtout les dégradations contemporaines de l’environnement qui m’incitent à penser que des changements d’approches deviennent nécessaires à échéance de quelques décennies. C’est particulièrement vrai pour le réchauffement climatique, sur lequel j’ai écrit un autre livre pour le même éditeur en 2007. La formule d’une collection « débat » m’a aussi plu dans la mesure où elle permet d’aborder de front et sans faux-semblants les questions délicates et les controverses. Le sous-titre du livre est d’ailleurs : « Croissance et développement durable en questions ».
E.B. : Vous expliquez que les sociétés traditionnelles fonctionnaient sur l’idée de « reproduction » d’un modèle social stable. Le glissement à une logique de « production » de biens et services vient-il d’un réel changement des mentalités et des priorités, ou d’innovations techniques très attendues qui ont (enfin) permis le « développement » ? Plus concrètement, cette envie de croissance existait-elle avant d’être techniquement réalisable ?
F.D. : La distinction entre sociétés de « reproduction » et sociétés de « production » me paraît en effet fondamentale. On entend trop souvent dire que l’homme se serait « développé » depuis le néolithique, alors que c’est un anachronisme, voire un non-sens. Jusqu’à ces derniers siècles, les sociétés ont avant tout cherché à se reproduire matériellement et culturellement. Cela ne veut pas dire qu’elles étaient forcément « stables » ou « figées ». Toutes les sociétés ont intégré des innovations, certaines de manière volontariste, par exemple lorsque cela leur permettait de prendre un ascendant sur des voisins ou d’améliorer les conditions de vie. Mais elles conditionnaient généralement l’adoption de nouveautés à l’ampleur des transformations que cela allait susciter chez elles et surtout à l’importance des risques que cela impliquait, par exemple si une innovation apparemment intéressante pouvait s’avérer néfaste sur le moyen ou le long terme.
Le basculement vers les sociétés de « production » ou de « développement » s’est fait suite à une série de transformations des approches du monde. L’essor de la culture judéo-chrétienne, qui fait de l’homme le « maître » de la nature, a favorisé l’émergence d’une vision matérialiste du monde. Cela s’est renforcé avec le Siècle des Lumières et la Révolution Industrielle. Les Européens ont pu déconnecter la production de la capacité démographique à produire, c’est-à-dire de la force de travail. Ils sont parvenus à fabriquer toujours plus de biens, quitte à devoir coloniser pour obtenir les matières premières qui leurs manquaient ou pour trouver de nouveaux débouchés. Donc l’envie de croissance pouvait exister dans les autres sociétés, mais ce n’était pas le moteur de leur raisonnement. Elles cherchaient surtout à exister et à garantir leur pérennité.
E.B. : Au-delà de l’aspect apparemment antinomique des termes « traditions » et « modernité », ou « développement », les deux notions sont-elles réellement inconciliables ? Et quid dans ce cas de l’exception culturelle ?
F.D. : Il n’y a pas d’antinomie absolue entre « tradition » et « modernité ». La plupart des auteurs présentent aujourd’hui une vision trop figée de la « tradition ». Ce qu’on appelle souvent abusivement la « tradition » est en réalité la cristallisation ou la muséification d’un ensemble de règles et de pratiques évolutives fondées sur une notion d’équilibre et de limites entre l’ensemble des paramètres socioculturels et environnementaux auxquels une société est confrontée. Quand on leur a laissé le choix, les sociétés dites « traditionnelles » n’ont pas refusé le principe du changement. Elles ont généralement cherché à en évaluer les effets avant d’envisager de les adopter. Des projets alternatifs de retour à la « tradition » comme celui de l’Ujamaa en Tanzanie dans les années 1960/1970 ont échoué parce qu’ils étaient fondés sur une idée de déplacement forcé des populations au « village » censément « traditionnel », alors que ces peuples aspiraient à d’autres choses.
Cela dit, a contrario, il est inquiétant de constater une approche souvent naïve et abusivement idéalisante de la « modernité », avec la perte de la notion d’ « équilibre », comme si on pouvait tout transformer sans conséquences ou si le nouveau était forcément mieux que l’ancien. À ce titre, même si on reste dans une logique de « développement », on peut constater que les pays non-occidentaux qui ont le mieux réussi leur intégration dans le système-monde : le Japon et les nouveaux « dragons » asiatiques, sont aussi ceux qui sont le mieux parvenus à conserver leurs « valeurs culturelles ». Dans le contexte de la mondialisation, les enjeux se sont aussi déplacés vers les Nords, notamment pour la conservation de « traditions » agricoles en Europe ou la défense de littératures et cultures locales.
E.B. : Les écologistes, politiques, défenseurs de la Nature présentent-ils selon vous une vision trop figée, trop idéalisée des rapports que l’Homme devrait entretenir avec son environnement ? Y a-t-il chez ces individus une méconnaissance du vrai visage de la Nature ?
F.D. : Il ne faut sans doute pas parler de la nature avec un grand N. Comme la « tradition », la « nature » n’est pas figée et la représentation qu’en ont les hommes varie selon les cultures. Même d’un point de vue matériel, des espèces naissent et meurent, des bouleversements terrestres viennent modifier des conditions de vie locales. Les espèces connaissent aussi la compétition, la prédation. Il faut accepter que la nature ne soit pas un « paradis », ni quelque chose à conserver à 100 %. Cependant, ce qui est préoccupant aujourd’hui, c’est le rythme de destruction des espaces naturels et des formes de vie, un phénomène qui s’accélère depuis le XIXe siècle. Les évaluations indiquent que la disparition des espèces est actuellement 100 à 1000 fois plus rapide que l’érosion génétique normale.
Cela fait considérer que l’Homme, qui a acquis par la technique une force d’ampleur géologique, est en passe de devenir le responsable direct ou indirect de la 6ème grande phase d’extinction de la biodiversité. La précédente, correspondant à la fin du Crétacé il y a 65 millions d’années, avait vu disparaître les dinosaures ainsi que plus de la moitié des espèces vivantes. Les destructions et la surexploitation sont particulièrement graves dans les forêts tropicales, ce qui libère beaucoup de dioxyde de carbone, et dans les océans. Les études scientifiques montrent qu’au rythme actuel de prélèvement, le stock des espèces de poissons commercialisés risque d’être épuisé d’ici 2048. Quand on sait ce que représente la pêche pour de nombreuses populations, il y a de quoi être vraiment inquiet.
Ce n’est pas du « catastrophisme », il s’agit de réaliser que les sociétés contemporaines ont des attitudes de plus en plus minières, avec des moyens techniques de plus en plus performants, alors que les contraintes de reproduction biologique sont complexes et mal connues. On le voit avec la menace sur le cabillaud ou le thon rouge de Méditerranée. À ce propos, on peut souligner des dérives paradoxales. L’aquaculture est une idée intéressante, mais comme le marché mondial privilégie les espèces carnivores, on pêche d’autres poissons pour les nourrir. Il faut jusqu’à sept kilos de poissons sauvages pour faire un kilo de poisson d’élevage, ce qui ne fait qu’augmenter la pression sur les milieux.
E.B. : Votre description du système capitaliste de « développement » semble mettre en évidence un aspect très pervers de la croissance comme mode de fonctionnement : les pays des Suds, les anciennes colonies, les PVD, après avoir été ruinés ou désorganisés par la colonisation ou l’influence des pays des Nords réclameraient aujourd’hui leur part de cette croissance destructrice, aveuglés par l’attrait d’une consommation de masse ?
F.D. : Tout d’abord, il faut préciser que les problèmes ne concernent pas seulement le système « capitaliste ». L’approche « communiste » mise en œuvre par l’ex-URSS était aussi fondée sur la maximisation d’une croissance économique bien peu respectueuse de l’environnement, tandis que les relations avec les pays « frères » étaient loin d’être toujours équitables. Par ailleurs, on entend souvent dire que les pays dits « riches » chercheraient à aider les pays dits « pauvres ». Or on constate que les transferts actuels de fonds Suds-Nords via le service de la dette sont trois fois plus importants que le montant de l’aide au « développement ».
On constate aussi que cette aide a fortement chuté, particulièrement depuis 1992. C’est un comble puisque cela correspondait à la fois à la conférence de Rio, où tous les pays de l’OCDE se sont engagés à augmenter leur aide au « développement », et en même temps au contre-choc pétrolier qui a très fortement réduit la facture énergétique. S’il y avait eu une véritable volonté politique internationale, cela aurait dû permettre d’augmenter l’aide.
Cela dit, on peut effectivement avancer que les ressortissants des pays des Suds adhèrent de plus en plus spontanément au « modèle » de consommation de masse des pays de l’OCDE, qui tend à s’imposer comme l’unique voie à suivre. Nous sommes donc de moins en moins dans une logique d’imposition, comme ce fût dans le cas pendant la colonisation, et de plus en plus dans une approche de volonté d’imitation des pays des Nords. Reste que, quand on discute avec des personnes des pays dits « en développement », on réalise qu’ils idéalisent souvent la situation des pays de la première industrialisation. Leurs références ou leurs images sont celles des grandes séries américaines où tout est moderne, beau et opulent, alors qu’il y a aussi de la précarité et de l’exclusion dans les pays des Nords. Le succès de l’idée de « développement » est également lié à l’impression que ceux qui ne peuvent accéder à la société de consommation seraient forcément « pauvres », ce qui est à la fois réducteur et pervers, puisque cela entraîne un dénigrement des autres valeurs.
E.B. : La pauvreté doit-elle selon vous être considérée comme une valeur à réhabiliter, une forme de frugalité et de refus d’une consommation souvent trop centrée sur des biens et services superflus, pour permettre une économie des ressources naturelles ?
F.D. : La « pauvreté » est un concept clé, qui mérite d’être défini ou précisé, dans la mesure où il est utilisé et parfois même instrumentalisé dans des sens différents. Il y a des situations de détresse critique ou de carence majeure, par exemple quand on ne peut pas satisfaire ses besoins de base alimentaires ou de santé. C’est éthiquement inacceptable, que ce soit dans les pays de l’OCDE comme dans ceux dits « en développement ». Mais on ne constate pas forcément une réelle volonté de résoudre ces problèmes. L’ONU a évalué à 80 milliards de dollars par an pendant dix ans, soit 800 milliards, l’argent qu’il faudrait pour éradiquer les formes de pauvreté les plus criantes. 800 milliards de dollars c’est le montant annuel des budgets militaires des vingt-cinq grandes puissances mondiales. C’est aussi la moitié du montant des transactions effectuées sur le marché des changes chaque jour. S’il y avait une réelle volonté mondiale de résoudre l’aspect financier du problème, ce ne serait pas si difficile.
Une fois ces besoins de base assurés, on peut discuter de la signification du terme « pauvre ». Des gens se considèrent parfois comme « pauvres », ou ont l’impression de basculer vers la pauvreté, parce que leur pouvoir d’achat baisse ou qu’ils ne peuvent pas s’acheter le dernier modèle de voiture. Plus profondément, il faut réfléchir au fait que les ressortissants des pays de l’OCDE, qui sont qualifiés de « riches », constituent 20 % de la population mondiale, mais consomment 86 % des ressources naturelles. Cela veut dire, en corollaire, que 80 % de la population mondiale doivent se partager les 14 % de ressources restantes. Si ces 80 % devaient accéder au même niveau de consommation que ceux de l’OCDE, ce que beaucoup souhaitent, cela nécessiterait quatre planètes. Or jusqu’à preuve du contraire, on n’en a qu’une et des indicateurs comme l’empreinte écologique laissent penser qu’on a déjà dépassé un niveau d’exploitation durable.
Il faut donc cesser de laisser croire aux habitants des pays des Suds qu’en se « développant », ils vont tous pouvoir un jour consommer comme ceux de l’OCDE. Cela amène alors à considérer qu’il faudrait définir un mode de consommation sobre et durable à l’échelle planétaire, qui assure un niveau de vie décent à tous. En l’état actuel, cela signifie pouvoir augmenter le niveau de ceux qui souffrent de manque. Pour y parvenir, il paraît difficile de continuer dans la civilisation du « consommer toujours plus ». Cela passe donc par un changement de « valeurs », en réhabilitant des concepts comme la « sobriété » la « frugalité », la « mesure », au lieu de survaloriser l’excès et la démesure dans la consommation de biens et services.
E.B. : L’avenir de l’Homme réside-t-il uniquement dans un complet changement de paradigme économique ? Quels sont les moyens à mettre en œuvre pour amorcer le revirement des mentalités sociales et politiques pouvant mener à ce changement de paradigme ? Car rares sont ceux qui sont prêts à abandonner leur confort matériel pour cette « aventure de la décroissance ».
F.D. : On a vécu longtemps dans une sorte d’illusion que le progrès technique pourrait nous aider à résoudre tous nos problèmes. Or on se trouve aujourd’hui à une conjonction de facteurs tout à fait particulière. La population mondiale augmente en même temps que se diffuse l’aspiration à consommer plus. Sauf perturbation majeure, même en tenant compte de la transition démographique en cours, la population mondiale devrait passer de 6,5 actuellement à 9 milliards en 2050.
Parallèlement, on assiste à une raréfaction des matières premières, à commencer par le pétrole qui amorce son pic de production. Enfin, si on continue sur la lancée actuelle de rejets de gaz à effet de serre, on devrait atteindre d’ici 2015 un niveau de concentration dans l’atmosphère qui ne permettra pas d’éviter un réchauffement climatique planétaire d’au moins 2°C, considéré comme critique par la grande majorité des experts. À ce propos, le rapport de 2006 de l’ancien vice-président de la Banque Mondiale, Nicholas Stern, a montré que, si on ne modifiait pas très significativement nos pratiques, à échéance de 2050 les conséquences économiques du réchauffement climatique risquaient d’être aussi graves que celles des deux guerres mondiales et de la crise de 1929 cumulées.
Les grands décideurs mondiaux en ont conscience. En France, Nicolas Sarkozy a déclaré le 6 mai 2007, lors de son premier discours en tant que chef de l’État, que le réchauffement climatique serait une de ses priorités car il mettait en jeu « le sort de l’humanité tout entière ». Les ministères français de l’Économie et de l’Environnement ont d’ailleurs mis en place depuis 2005 un groupe de travail appelé « Facteur 4 », dont la mission est de chercher des solutions pour parvenir à une réduction par quatre de nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050. Dans l’état actuel des techniques, on voit mal comment on pourra y parvenir sans une certaine décroissance. Dans ce contexte, il ne s’agit pas d’abandonner son confort pour une « aventure décroissante » incertaine, mais avant tout de prendre des mesures afin d’éviter ou de limiter des drames annoncés, qui font un consensus politique et scientifique mondial. Cela dit, il ne faut pas non plus le prendre comme un renoncement, une privation ou un recul.
Cette nécessité, qui fera tôt ou tard loi, peut aussi être prise comme une chance. Des émissions de gaz à effet de serre durables correspondent à celles des années 1960/1970, ce n’est pas le « retour à l’âge de pierre » brandi par certains. Les gens n’étaient pas plus malheureux à cette époque. Et il ne s’agit pas non plus de renoncer aux meilleures innovations de nos sociétés. Ce qu’il faut, c’est réfléchir afin de bâtir un monde avec une meilleure qualité de vie, qui soit moins basée sur le gadget et le matériel, et plus sur le social, la convivialité et le durable.
E.B. : Dispose-t-on aujourd’hui d’alternatives concrètes au modèle de croissance, ou seulement d'innovations techniques ou changements légaux visant à en corriger les externalités négatives ?
F.D. : De fait, on ne dispose pas aujourd’hui des moyens techniques permettant de résoudre les problèmes identifiés, même en extrapolant la généralisation de techniques connues. Par exemple, ni le nucléaire ni l’hydrogène ne peuvent se substituer au pétrole et au gaz en conservant le niveau mondial de consommation contemporain et a fortiori s’il y a augmentation. Le nucléaire correspond à 6 % de la production d’énergie mondiale avec environ 70 ans de réserves d’uranium. Même si on parvenait à résoudre le problème de la sécurité et des déchets, s’il devait se substituer aux hydrocarbures, qui correspondent à 60 % de notre consommation énergétique, les réserves d’uranium s’épuiseraient en moins de 10 ans.
La surgénération et la fusion pourraient offrir des perspectives, mais personne n’envisage d’applications industrielles avant des décennies, voire plus d’un siècle. Hormis le solaire, qui présente un énorme potentiel, mais qui souffre d’un grave manque de recherche et d’investissement, la seule énergie disponible à l’échelle de notre consommation domestique et industrielle actuelle est le charbon, mais il rejette encore plus de CO2 que le pétrole. On ne pourra donc pas résoudre les problèmes uniquement avec des solutions techniques, il va falloir des changements sociaux.
Quant aux changements légaux pour corriger les seules externalités négatives, ils sont généralement fortement conditionnés et restreints par les lobbies. Ainsi, le Protocole de Kyoto, dont on aura pourtant bien du mal à atteindre les objectifs d’ici 2012, ne correspond qu’à 3 % de l’effort nécessaire pour réduire significativement le réchauffement climatique. Le projet REACH d’évaluation de la nocivité des 100 000 substances chimiques commercialisées en Europe a été bloqué pendant des années et son champ d’application a été finalement très fortement restreint.
En terme d’alternatives au modèle de croissance actuel, il n’y a pas de solution unique. Tous les chercheurs qui travaillent sur la décroissance s’accordent d’ailleurs à dire qu’il faut réfléchir en fonction des situations locales et qu’il ne peut y avoir de modèle monolithique à suivre. Cela dit, il existe des orientations. D’une certaine manière, les 35 heures et la réduction du temps de travail hebdomadaire allaient dans le sens d’une meilleure qualité de vie et d’une meilleure répartition de l’emploi à l’échelle de la population. Mais cela suppose d’accepter l’idée de gagner moins pour vivre mieux.
À côté, il existe des expériences pilotes. Par exemple, les Slow Cities ou « Villes lentes » qui ont commencé à la fin des années 1990 en Italie. On compte maintenant une centaine de municipalités dans le monde, qui essaient de promouvoir une conception de l’urbain où l’on prend son temps. Les AMAP -« Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne »- qui sont nées au Japon dans les années 1960, se diffusent en Europe et en Amérique du Nord pour promouvoir une alimentation de qualité et une autre relation producteur/consommateur, qui remette la notion d’échange et de partage de valeurs au cœur des pratiques sociales. Ce n’est pas forcément facile car les sociétés contemporaines baignent encore dans l’idéal de croissance techno-industriel des trente années dites « glorieuses », mais des pistes existent.
E.B. : Les groupes qualifiés de radicaux, fondamentalistes, terroristes parfois, réactionnaires, anticapitalistes vous semblent-ils plus réalistes, davantage conscients des contradictions du système de développement que vous décriez tant ?
F.D. : Il faut d’abord remarquer qu’il y a toute une nébuleuse très hétérogène qui critique d’une manière ou d’une autre la croissance, de la Deep Ecology dont les membres les plus radicaux tendent à considérer l’Homme comme une nuisance, jusqu’à des mouvements d’extrême-droite nostalgiques de valeurs plus ou moins néo-féodales, en passant par des communautés comme celles des Amish aux USA qui rejettent toute idée de progrès technique, sans parler de ceux qui défendent l’idée d’un retour à un islam fondamentaliste. Leurs analyses, visées ou aspirations sont loin d’être identiques et ne doivent pas être amalgamées à celles des défenseurs de démarches démocratiques. Certains de ces groupes peuvent relayer des inquiétudes fondées, face aux dérives environnementales des sociétés contemporaines, mais leur démarche relève généralement plutôt d’idéologies ou d’approches religieuses qui rejoignent la décroissance à la marge ou par opportunisme.
Cela pose cependant aussi la question des « lanceurs d’alerte ». S’il y avait eu plus de précaution et de vigilance, et moins de lobbies et de pressions politiques, la commercialisation des farines animales, responsables de la maladie de la vache folle, aurait pu être arrêtée dès 1987 et pas en 1994. Il en va de même pour le sang contaminé, l’amiante ou l’hormone de croissance. Le problème c’est qu’on applique souvent le principe précaution à l’envers. Au lieu de dire : « il y a un risque donc on fait attention », les responsables ont tendance à considérer que : « tant que le risque n’est pas confirmé, on continue », voire même parfois : « tant qu’il y a des bénéfices à faire et que personne ne s’inquiète… » En fait, au lieu d’argumenter en terme d’ « absence de risque zéro », on devrait plutôt réfléchir en terme de « risque éthiquement acceptable ». D’où des mouvements de désobéissance civile pour alerter l’opinion lorsqu’il y a prise de risque grave, comme avec les OGM dont l’innocuité est loin d’être garantie.
Pour moi, la démocratie est un élément essentiel, qui me fait rejeter toute tendance à l’autoritarisme ou à la violence. Mais il ne peut y avoir de vraie démocratie que si les gens sont informés de véritables enjeux de leurs choix ou des options que leurs proposent les élus. Or sur les questions d’environnement ou de santé publique, on constate fréquemment un déficit voire une tendance à la rétention d’informations de la part des gouvernements des pays de l’OCDE, lorsqu’il y a de gros intérêts financiers en jeu.
E.B. : L’idéal de vie prôné par les partisans de la décroissance ressemble-t-il d’après vous à la cité athénienne où l’Homme, libéré du travail et de la consommation à outrance par de nouveaux esclaves, les machines, peut se consacrer complètement ou presque aux arts, aux loisirs, à la politique ? (cf. Le Droit à la paresse de Paul Lafargue, 1880).
F.D. : Il peut y avoir des motivations différentes vers la décroissance, mais les plus sérieuses autour des idéaux démocratiques, telles que celles de chercheurs comme Albert Jacquard, Serge Latouche ou Edgar Morin, me paraissent effectivement relever d’une réflexion philosophique fondamentale sur le « pourquoi ». Que penser d’une société qui aboutit à contraindre les citoyens à travailler toujours plus, au lieu de les libérer des tâches pénibles ou rébarbatives ? Quelle sens a cette société si elle entraîne à terme des phénomènes aux conséquences dramatiques prévisibles comme le réchauffement climatique ?
Même s’il s’en défend, l’actuel monde contemporain est en train de compromettre l’avenir des générations futures, en perturbant certains grands équilibres planétaires, en épuisant des ressources limitées et en laissant des pollutions que l’on ne sait comment résorber. Que penser d’une société qui laisse un tel héritage à ses enfants, voire qui joue à la roulette russe avec leur avenir ? À ce titre, le « développement durable » n’apporte pas de solution. En effet, après s’être réclamés de la solidarité intergénérationnelle, ses promoteurs arguent du fait que l’on ignore quels seront les besoins des générations futures pour justifier de ne pas limiter aujourd’hui la consommation de ressources qui ne leur seront pas forcément utiles. Ou alors ils misent sur la science pour trouver des solutions techniques aux problèmes qu’on leur laissera… Plus globalement, le « développement durable » réclame une croissance soutenue et laisse implicitement penser qu’un jour, tous les Hommes pourront consommer comme des Européens ou des Américains du Nord, ce qui paraît franchement peu réaliste.
Qui pose aujourd’hui la question fondamentale de ce que l’Homme peut faire de mieux de son intelligence ? J’ai tendance à penser que ce n’est pas forcément de rester enfermé dans un bureau ou une usine à longueur de journée, surtout pour des travaux ingrats et répétitifs que des machines pourraient effectuer. Cela dit, sans le rejeter, il ne faut pas idéaliser non plus le monde techno-industriel. À trop se cantonner dans la production ou la possession de biens matériels, on finit souvent par en oublier la valeur des échanges humains et du temps passé ensemble à jouir de bonheurs simples.
Ce qui manque sans doute le plus de nos jours, c’est une double réflexion prenant des distances avec le politiquement correct : une première réflexion sur ce qui est intolérable et comment y remédier, comme la faim dans le monde, l’inégalité dans l’accès aux soins, la violation des droits de l’Homme ; la deuxième réflexion sur un projet de société consensuel, qui conjugue les limites ou contraintes d’une planète finie, avec la beauté de la nature et la diversité des cultures. Cela peut paraître « utopique », mais c’est sans doute nécessaire si l’on veut pouvoir se dire encore « humains » et si on veut garantir l’avenir de nos enfants.
La décroissance : rejet ou projets ?
Frédéric Durand
Éditions Ellipses
mars 2008
240 pages